Des côtes couvertes de noms, des lignes qui s’entrecroisent et parfois de somptueuses roses des vents : les portulans fascinent autant qu’ils intriguent. Ces cartes marines accompagnaient une navigation fondée sur les directions, les distances et l’expérience. Mais elles ne donnaient pas automatiquement la position du navire. Pour trouver leur route, les marins devaient faire dialoguer le parchemin, les instruments et ce qu’ils observaient autour d’eux.
Une carte marine ancienne se regarde d’abord depuis la mer
Devant un portulan, notre premier réflexe consiste souvent à chercher un pays, une frontière ou une
capitale. Pourtant, cette carte invite à changer de point de vue. Son centre d’intérêt est l’espace maritime : les rivages qui l’entourent, les îles qui le jalonnent et les ports où l’on peut faire escale.
Les noms s’accumulent le long des côtes, tandis que des lignes traversent les mers dans de nombreuses directions. Pour un regard contemporain, ce réseau peut sembler encombrant. Il constitue pourtant l’un des principaux signes distinctifs de ces documents, conçus autour des besoins de l’orientation.
Les cartes portulans apparaissent dans la documentation conservée à partir du XIIIe siècle, notamment en Méditerranée. Elles appartiennent à une histoire particulière de la navigation européenne et méditerranéenne. Elles ne résument donc pas toutes les façons de voyager en mer avant le GPS, dans toutes les régions du monde.
Un mot qui désigne aussi des instructions nautiques
Le terme « portulan » mérite une précision. Il renvoie à l’italien portolano, associé aux descriptions des ports, des côtes et aux renseignements utiles aux navigateurs. Par extension, il désigne les cartes liées à cette culture maritime.
Un texte d’instructions et une carte ne rendent pas exactement les mêmes services. Le premier peut décrire un passage ou un mouillage ; la seconde permet de saisir des relations spatiales. Leur complémentarité rappelle que le navigateur ne dépendait jamais d’une seule forme d’information.
La Carte pisane, un témoin exceptionnel de la Méditerranée médiévale
Conservée à la Bibliothèque nationale de France, la Carte pisane est traditionnellement datée de la fin du XIIIe siècle. Elle compte parmi les plus anciens témoins conservés de la
cartographie marine occidentale. Son auteur demeure anonyme.
La Méditerranée y occupe une place majeure. Certaines formes nous sont immédiatement familières : la péninsule
italienne, les grandes îles ou les contours du bassin occidental. La BnF souligne la relative fidélité de plusieurs portions du littoral, sans assimiler le document à un relevé hydrographique moderne.

Source :
Carte pisane, auteur anonyme, Bibliothèque nationale de France, département des Cartes et plans, cote GE B-1118 RES, via Wikimedia Commons — Reproduction signalée dans le domaine public.
La précision d’un outil dépend de ce qu’on lui demande
Une carte peut être utile sans être uniformément exacte. Pour
comprendre celle-ci, il faut regarder les informations qu’elle privilégie : des positions relatives, des contours côtiers, des directions et des distances.
Il serait également trompeur de confondre le plus ancien exemplaire conservé avec la toute première carte fabriquée. Les documents parvenus jusqu’à nous ne représentent qu’une partie de la production ancienne. Leurs origines, leur élaboration et leurs rapports avec les savoirs des marins restent des sujets de recherche.
Comment lire un portulan : suivre les noms, les lignes et les distances
Pour découvrir une carte portulan, le plus simple est de commencer par un rivage reconnaissable. Suivons ensuite son contour. Les noms de ports et de havres sont souvent inscrits perpendiculairement à la côte, ce qui permet d’en multiplier le nombre dans un espace étroit.
Cette disposition révèle la logique du document. La carte donne de l’importance aux lieux qui structurent les déplacements maritimes. L’intérieur des terres peut paraître secondaire, même si certains exemplaires y ajoutent des villes, des personnages ou des indications géographiques.
Les lignes de vents indiquent des directions
Le réseau géométrique, parfois appelé marteloire, rassemble des lignes de vents ou de rhumbs. Elles correspondent à différentes directions et permettent de mettre une route envisagée en relation avec celles de la boussole.
Ces traits ne représentent donc ni des courants marins ni les parcours réellement effectués par des navires. Ils ne constituent pas non plus, à eux seuls, un quadrillage de latitude et de longitude. Leur rôle premier est de fournir des références directionnelles.
La rose des vents rend l’orientation visible
Sur certains documents, une rose des vents organise les directions en une figure immédiatement repérable. Elle peut être très décorative tout en participant au langage de la carte. Tous les portulans ne présentent cependant pas les mêmes ornements : le réseau de lignes peut exister sans grande rose richement peinte.
Le détail de la carte de Jorge de Aguiar, datée de 1492, permet d’observer cette rencontre entre géométrie et décoration. Les directions rayonnent depuis un centre et se prolongent dans l’espace maritime.

Source :
Jorge de Aguiar, rose des vents de la carte de 1492, original conservé à la Beinecke Library de l’université Yale, via Wikimedia Commons — Domaine public ; détail du document.
Une boussole donne un cap, pas la position du navire
Une distinction essentielle sépare ces outils d’un récepteur GPS. La carte représente un espace ; la boussole indique une direction. Ni l’une ni l’autre ne dit automatiquement au pilote où se trouve son bateau.
Pour suivre sa progression, le navigateur doit partir d’une position connue et évaluer le déplacement accompli. Les Royal Museums Greenwich décrivent cette logique de navigation à l’estime : combiner le cap suivi et la distance parcourue pour établir une nouvelle position estimée.
Avancer en tenant compte de l’incertitude
Prenons un exemple simplifié : un navire quitte un point identifié et suit une direction pendant plusieurs heures. Le pilote estime sa progression et la reporte mentalement ou sur ses documents. Mais le courant, le vent et les écarts de conduite peuvent modifier le déplacement réel.
L’estime exige donc des vérifications. Une position calculée reste une hypothèse de travail tant qu’aucun indice indépendant ne vient la confirmer. Plus l’incertitude augmente, plus il devient précieux de reconnaître une côte ou de disposer d’une autre observation.
Les instruments et les méthodes de mesure évoluent au fil des siècles. Il faut ainsi éviter d’équiper indistinctement un marin du XIIIe siècle de tous les instruments connus à la fin du XVIIIe.
Les côtes, les fonds et le ciel complétaient la carte
Près des terres, reconnaître un relief, une île ou l’entrée d’une baie aide à confronter la route estimée au paysage. Une côte n’est pas seulement un contour sur le parchemin : elle devient un ensemble de repères que le pilote doit identifier.
La sonde à main apporte un autre renseignement. Un plomb descendu au bout d’une ligne permet de mesurer la profondeur. Celle-ci peut aider à apprécier une approche et à comparer ce que l’on observe avec les connaissances disponibles sur les lieux.
Observer les astres sans leur demander l’impossible
Au cours de l’histoire de la navigation européenne, les observations du Soleil et de certaines étoiles permettent également de déterminer la latitude, avec des instruments et des procédures qui se perfectionnent. Cette information situe le navire dans la direction nord-sud.
Elle ne fournit pas automatiquement sa longitude, c’est-à-dire sa position est-ouest. Ce problème occupe une place majeure dans l’histoire des voyages océaniques. Les portulans, l’estime et l’observation astronomique répondent ainsi à des besoins complémentaires, sans constituer un dispositif unique et immuable.
Des cartes qui accompagnent l’élargissement des horizons
La cartographie portulan ne reste pas figée autour de la Méditerranée. L’atlas réalisé en 1467 par Grazioso Benincasa, conservé à la BnF, représente aussi des côtes et des îles atlantiques, de l’Angleterre aux rivages africains explorés par les Portugais.
La trajectoire de son auteur est révélatrice : ancien patron de navire, Benincasa produit ensuite des cartes et des atlas à Venise et à Rome. Son parcours illustre les liens possibles entre l’expérience de la mer et le travail cartographique réalisé à terre.
La carte de Jorge de Aguiar de 1492 offre un autre exemple de cet espace élargi. Elle rassemble des rivages méditerranéens, ouest-européens et africains ainsi que des îles atlantiques. La comparer à la Carte pisane permet de voir évoluer l’étendue représentée.

Source :
Jorge de Aguiar, carte marine de 1492, Beinecke Rare Book and Manuscript Library, université Yale, via Wikimedia Commons — Reproduction signalée dans le domaine public.
Outils de navigation et cartes de prestige : deux usages à distinguer
Les exemplaires les plus somptueux conservés aujourd’hui peuvent donner une image trompeuse de la vie à bord. La BnF rappelle que les marins emportaient notamment des versions sobres, tandis que certaines réalisations luxueuses étaient destinées aux souverains et aux mécènes.
L’Atlas catalan de 1375, destiné au roi de France, donne ainsi à voir bien davantage que des routes maritimes. Des renseignements géographiques, politiques et économiques y côtoient des récits et des merveilles tirés des connaissances de l’époque.
Représenter le monde, c’est aussi représenter une puissance
Achevé en 1519 à la demande du roi du Portugal Manuel Ier, l’Atlas Miller possède une forte dimension politique. La BnF le présente comme une œuvre destinée à montrer l’étendue et la puissance de l’empire portugais.
Une carte peut donc servir à préparer un
voyage, à transmettre des informations ou à mettre en scène un pouvoir. La richesse décorative n’interdit pas la présence de renseignements géographiques, mais elle invite à s’interroger sur le destinataire et sur la fonction de chaque document.
Retrouver le regard du pilote derrière les lignes
Comment les marins trouvaient-ils leur route avant le GPS ? En réunissant des indices et en les interprétant. Le portulan apportait une représentation des côtes, des directions et des distances. Les instruments, l’observation et l’expérience permettaient de confronter cette représentation au voyage réel.
Pour regarder ces cartes autrement, il suffit de refaire ce chemin : identifier un rivage, suivre ses noms de lieux, repérer les lignes de vents, puis chercher ce que le document dit de son époque et de son destinataire.
Derrière l’élégance du parchemin apparaît alors un travail humain : mesurer, comparer, reconnaître et décider. Le portulan conserve autant la trace d’un espace maritime que celle des efforts entrepris pour le comprendre.
Sources et lectures complémentaires