Une longue traînée blanche s’étire au-dessus des paysages rougeâtres de Mars. Près du volcan Arsia Mons, ce nuage de glace d’eau peut atteindre des dimensions extraordinaires avant de disparaître en quelques heures. Remis à l’honneur par la NASA le 2 novembre 2026, ce phénomène saisonnier révèle une météorologie spectaculaire, dont une étude récente propose de mieux expliquer les mécanismes.
Un ruban blanc de 1 500 kilomètres au-dessus de Mars
Vue depuis l’orbite, la scène pourrait évoquer une immense traînée de fumée. Un filament clair semble partir d’Arsia Mons et s’étirer au-dessus du sol martien. Pourtant, cette image ne montre pas une éruption : il s’agit d’un nuage constitué de cristaux de glace d’eau.
Le 2
novembre 2026, la NASA remet ce phénomène à l’honneur dans son Astronomy Picture of the Day. La photographie présentée repose sur des observations réalisées en 2018 par la sonde européenne
Mars Express. Elle rappelle qu’une image ancienne peut conserver toute sa valeur scientifique et offrir un regard saisissant sur une
planète que l’on imagine souvent uniquement poussiéreuse et désertique.
Le phénomène porte le nom d’Arsia Mons Elongated Cloud, généralement abrégé AMEC. Selon les observations, sa longueur varie : autour de 1 500 kilomètres sur certaines images, elle peut atteindre environ 1 800 kilomètres. Ces chiffres décrivent différents états d’une formation atmosphérique changeante, et non les dimensions fixes d’un objet permanent.

Source :
ESA — Le nuage allongé d’Arsia Mons observé par Mars Express. Crédits : ESA/DLR/FU Berlin ; traitement : J. Cowart. Données du 21 septembre 2018 ;
licence CC BY-SA 3.0 IGO. Image non modifiée.
Un phénomène connu, plutôt qu’une découverte soudaine
La date de publication ne doit pas être confondue avec celle de l’observation. La NASA rappelle que le phénomène apparaît déjà dans des images de Viking 2 datant de 1977. Son étude détaillée a ensuite bénéficié de nouveaux instruments et de comparaisons entre plusieurs années martiennes.
Les observations de 2018 ont particulièrement attiré l’attention sur sa forme, son extension et sa répétition matinale. Ce sont ces caractéristiques, mises en relation avec les archives, qui ont permis de comprendre qu’il ne s’agissait pas d’un événement isolé.
Comment une planète aussi sèche peut-elle avoir des nuages ?
Mars possède une atmosphère très ténue, composée principalement de dioxyde de carbone. Elle contient cependant aussi de la vapeur d’eau. Cette quantité limitée suffit à produire des cristaux lorsque les conditions de température et de saturation deviennent favorables.
L’apparence désertique du sol ne signifie donc pas que le ciel est dépourvu de phénomènes météorologiques. Mars connaît des vents, des variations saisonnières, des poussières en suspension et des nuages. Son atmosphère est moins dense que celle de la Terre, mais elle reste un milieu dynamique.
La température compte autant que la quantité d’eau
Pour comprendre ce paradoxe apparent, il faut distinguer la quantité de vapeur présente et la saturation. Une masse d’air contenant peu d’eau peut devenir favorable à la formation de glace si elle se refroidit suffisamment. Le changement de température joue donc un rôle essentiel.
Un nuage très étendu ne signifie pas davantage qu’il renferme les mêmes quantités d’eau qu’un vaste système pluvieux terrestre. La longueur visible d’un filament ne renseigne pas, à elle seule, sur son épaisseur ou sur sa masse totale de glace.
L’AMEC illustre cette différence entre dimensions et contenu. Sa silhouette spectaculaire résulte de conditions atmosphériques et de mouvements capables d’organiser les cristaux sur une grande distance. Elle ne permet pas de déduire la présence de pluies ou d’un climat humide au sol.
Arsia Mons, un relief géant qui transforme les mouvements de l’air
Arsia Mons appartient à la grande région volcanique de Tharsis, près de l’équateur martien. Cet immense volcan bouclier constitue un obstacle majeur pour les vents. Sa forme influence les mouvements de l’atmosphère, même en l’absence d’activité éruptive.
Le nuage est qualifié d’orographique : sa formation est liée au relief. Sur Terre aussi, des montagnes provoquent des soulèvements d’air et favorisent l’apparition de nuages. À Arsia Mons, les dimensions du volcan et les propriétés de l’atmosphère martienne donnent au phénomène une ampleur particulière.
Un soulèvement qui provoque un refroidissement rapide
Une étude de modélisation publiée en 2022 montre comment l’écoulement autour du volcan peut engendrer une forte ascendance à l’ouest de l’édifice. Cette perturbation se propage en altitude et crée une région particulièrement froide, située à l’emplacement de la tête du nuage observé.
Dans les simulations, le refroidissement peut atteindre une trentaine de degrés vers 40 à 50 kilomètres d’altitude. Ces conditions favorisent la formation de glace. Le travail reproduisait plusieurs caractéristiques de la tête du nuage, mais pas encore correctement sa visibilité et le développement de sa longue traîne.
Cette limite est instructive : reconnaître le rôle du relief ne suffit pas à expliquer tous les détails. Il faut aussi comprendre comment les cristaux apparaissent, grandissent et sont transportés.

Source :
ESA — Le nuage d’Arsia Mons photographié en juin 2024. Crédits : ESA/DLR/FU Berlin. Le nuage mesure environ 980 kilomètres sur cette vue ;
licence CC BY-SA 3.0 IGO. Image non modifiée.
Un nuage qui grandit à l’aube et disparaît avant l’après-midi
L’AMEC suit un cycle quotidien rapide pendant sa saison d’apparition. Il commence à se développer avant le lever du Soleil, près du flanc occidental d’Arsia Mons. Une longue traîne s’étend ensuite vers l’ouest pendant environ deux à trois heures.
Lors des observations étudiées en 2018, sa vitesse apparente d’expansion atteint environ 170 mètres par seconde, soit quelque 600 kilomètres par heure. Cette mesure décrit la progression de la formation nuageuse observée ; elle ne doit pas être interprétée comme la vitesse uniforme de tout l’air de la région.
Le nuage finit par se détacher de sa zone de formation. Il continue à dériver, devient plus diffus et se dissipe à mesure que la matinée avance. Les observations le situent à des altitudes de plusieurs dizaines de kilomètres, autour de 45 kilomètres par rapport au niveau de référence martien pour certaines phases étudiées.
Pourquoi les sondes ne le voient-elles pas toujours ?
La difficulté tient en partie à l’heure d’observation. De nombreux instruments orbitaux observent certaines régions martiennes principalement l’après-midi. Un nuage formé à l’aube et dissipé avant leur passage peut leur échapper.
La Visual Monitoring Camera de
Mars Express, surnommée la « webcam de Mars », a joué un rôle important dans le suivi du phénomène. Son large champ de vision permet d’en saisir l’extension, tandis que d’autres instruments apportent des vues plus détaillées.
Une image très précise et une série d’images à grand champ répondent ainsi à des questions différentes. La
première décrit une structure ; la seconde permet de comprendre comment elle évolue au fil des heures.

Source :
ESA — Le nuage allongé photographié par la caméra VMC en octobre 2018. Crédits : ESA/GCP/UPV/EHU Bilbao ;
licence CC BY-SA 3.0 IGO. Image non modifiée.
En 2026, une nouvelle piste pour expliquer la naissance des cristaux
Le 7 octobre 2026, l’Agence
spatiale européenne présente des travaux associés à une publication dans Nature Geoscience. L’équipe de Jorge Hernández-Bernal propose une explication portant sur la microphysique du nuage : la manière dont la vapeur d’eau devient un ensemble de particules glacées.
Habituellement, les modèles de nuages font intervenir de minuscules supports préexistants. Sur Mars, des poussières peuvent servir de noyaux à la formation de glace. Ce mécanisme est appelé nucléation hétérogène.
Pour reproduire les caractéristiques de l’AMEC, les chercheurs ont introduit un autre processus dans leur modèle : la nucléation homogène. Dans ce scénario, les particules glacées se forment directement à partir de la vapeur, sans noyau solide préexistant.
Un résultat de modélisation à distinguer d’une mesure sur place
Ce processus demande des conditions de sursaturation exceptionnelles. Le refroidissement très rapide provoqué par les mouvements atmosphériques près d’Arsia Mons pourrait les rendre possibles.
L’ajout du mécanisme permet aux simulations de mieux reproduire le nuage. Il constitue donc un argument scientifique en faveur de son intervention. Il ne correspond toutefois pas à un prélèvement de cristaux ni à une observation directe de leur naissance par un instrument installé dans le nuage.
L’ESA précise que certaines propriétés simulées ne correspondent pas encore exactement aux observations. La nouvelle étude améliore l’explication physique tout en laissant du travail pour confronter plus finement les modèles aux images et aux mesures disponibles.
Ce que le nuage d’Arsia Mons raconte de Mars
L’AMEC revient pendant une partie du printemps et de l’été de l’hémisphère Sud martien. Cette répétition dépend de la rencontre entre plusieurs conditions : les vents, les températures, la vapeur d’eau disponible et l’influence du relief.
Les chercheurs étudient aussi ses variations d’une année à l’autre. Les grandes tempêtes de poussière peuvent modifier l’état de l’atmosphère et perturber le calendrier du phénomène. Le nuage devient ainsi un objet d’étude pour comprendre les liens entre météorologie locale et conditions plus générales.
Son observation ne constitue pas une preuve de vie, ni l’annonce d’un retour des océans martiens. Elle renseigne sur l’eau présente dans l’atmosphère actuelle et sur les mécanismes capables de la transformer en glace.
Pour la météorologie comparée, l’intérêt est considérable : des lois physiques communes produisent des manifestations différentes selon la planète. Le relief, la densité de l’air et les températures déterminent ce qui devient possible.
Sources et lectures complémentaires
Regarder Mars comme une planète qui possède aussi son temps
Le nuage d’Arsia Mons rappelle que les paysages martiens ne sont pas figés. Au-dessus des plaines et des anciens volcans, l’atmosphère se déplace, se refroidit et transforme de la vapeur d’eau en cristaux visibles depuis l’
espace.
Sa beauté tient à sa démesure et à sa brièveté : un ruban blanc qui traverse une immense région, puis disparaît en quelques heures. Sa valeur scientifique vient de ce qu’il permet de tester nos explications, depuis les mouvements autour d’une montagne jusqu’à la naissance des particules de glace.
Comprendre ce nuage, c’est donc apprendre à lire une autre météo. Une météo qui partage certains principes avec celle de la Terre, tout en révélant ce que les conditions singulières de Mars peuvent leur faire produire.