« Halloween : pourquoi aime-t-on se faire peur ? »

🗓️ 30/10/2026 · 14:20 · 👁️‍🗨️ 6 vues - —

Halloween : le plaisir paradoxal de chercher le frisson

À l’approche du 31 octobre, les citrouilles s’illuminent et les programmes de cinéma prennent des allures de cauchemar. Certains choisissent un film de fantômes, d’autres réservent une visite dans une maison hantée. Tous acceptent, à des degrés différents, de rencontrer une émotion habituellement désagréable : la peur. Le paradoxe est familier. Nous pouvons payer pour entrer dans une attraction dont nous savons qu’elle nous fera sursauter, puis en ressortir satisfaits. Nous demandons même parfois à recommencer. Ce comportement intéresse les chercheurs, qui parlent de peur récréative : une expérience effrayante recherchée volontairement dans un cadre de loisir. Le Recreational Fear Lab de l’université d’Aarhus, au Danemark, étudie précisément ces situations. Son terrain de recherche comprend les films d’horreur et les attractions peuplées de comédiens menaçants. Une question traverse ces travaux : dans quelles conditions une émotion pénible peut-elle participer à une expérience plaisante ? Citrouille lumineuse d’Halloween au visage grimaçant dans l’obscurité Source : Wikimedia Commons — photographie de Toby Ord, sous licence CC BY-SA 2.5. Image présentée sans modification.

Un danger imaginé dans un cadre choisi

Une porte grince dans un film. Nous savons que nous regardons une fiction, mais nous retenons tout de même notre souffle. Dans une attraction, nous pouvons identifier les costumes et les décors tout en reculant lorsqu’un personnage surgit. Cette coexistence est au cœur du divertissement horrifique. Reconnaître la mise en scène n’empêche pas toutes les réactions. L’expérience se déroule cependant dans un cadre que nous avons accepté : regarder un écran, suivre un parcours, participer à un jeu. Ce cadre compte dans la manière dont nous interprétons les sensations. Un bruit inattendu dans une salle de cinéma et le même bruit dans une maison que nous croyons vide n’ont pas la même signification. L’événement sonore ressemble peut-être au précédent ; son contexte transforme l’expérience.

Que se passe-t-il dans le corps lorsque nous avons peur ?

Un sursaut, une accélération du rythme cardiaque, des muscles qui se tendent : face à une menace perçue, l’organisme peut mobiliser rapidement des réponses défensives. La peur a ainsi une fonction de protection. Elle attire notre attention sur ce qui pourrait nous mettre en danger et participe à la préparation de nos réactions. Ces manifestations sont réelles, même lorsque leur déclencheur appartient à une fiction. Le spectateur qui serre les accoudoirs ne joue pas nécessairement la comédie. Le spectacle peut provoquer une activation physiologique mesurable. Il faut toutefois distinguer les réactions du corps et l’expérience consciente de la peur. Un rythme cardiaque élevé ne suffit pas, à lui seul, à raconter ce qu’une personne ressent. L’interprétation de la situation, l’attention et les souvenirs participent également à l’émotion vécue.

Pourquoi le cerveau ne possède pas un simple « bouton de la peur »

L’amygdale, un ensemble de noyaux situés en profondeur dans le cerveau, est souvent présentée comme le centre de la peur. Cette formule est commode, mais réductrice. Dans un cadre théorique présenté en 2016, les chercheurs Joseph LeDoux et Daniel Pine insistent sur la distinction entre les circuits impliqués dans les réponses aux menaces et ceux qui contribuent aux sentiments conscients. Le NIMH, l’Institut national américain de la santé mentale, a consacré une présentation à cette approche. La prudence s’impose donc face aux explications qui attribuent tout le plaisir horrifique à une seule région cérébrale ou à une substance miraculeuse. Ressentir, comprendre et apprécier une scène effrayante mobilise plusieurs dimensions de notre fonctionnement. Le Cri d’Edvard Munch, tableau de 1893 évoquant une émotion intense Source : Wikimedia Commons — Edvard Munch, Le Cri, 1893, Nasjonalmuseet. Œuvre dans le domaine public ; reproduction fidèle d’une œuvre en deux dimensions.

La bonne dose de peur : ce que révèle une maison hantée

Pour comprendre comment peur et plaisir peuvent coexister, des chercheurs ont quitté le laboratoire traditionnel. Leur terrain : une attraction horrifique, avec ses surprises et ses visiteurs venus chercher des sensations. Dans une étude publiée en 2020 dans la revue Psychological Science, Marc Malmdorf Andersen et ses collègues ont suivi 110 participants âgés de 12 à 57 ans. Les visiteurs portaient des appareils mesurant leur rythme cardiaque et répondaient à des questions sur leur expérience. Des enregistrements vidéo complétaient les observations. Le résultat le plus parlant concerne la relation entre peur déclarée et plaisir déclaré. Celle-ci dessinait une courbe en U inversé : le plaisir était associé à une intensité intermédiaire de peur, plutôt qu’aux niveaux les plus faibles ou les plus élevés.

Le maximum de frayeur ne correspond pas au maximum de plaisir

Les résultats suggèrent l’existence d’un équilibre. Une expérience trop peu intense peut manquer d’intérêt ; une expérience trop éprouvante peut devenir désagréable. Entre les deux se trouve une zone où frisson et plaisir peuvent se rencontrer. Cette étude ne fournit pas une recette universelle pour fabriquer l’attraction parfaite. Elle porte sur un cadre précis et sur des personnes ayant choisi d’y participer. Elle montre néanmoins pourquoi augmenter sans cesse l’intensité ne garantit pas une meilleure expérience. Pour illustrer cette idée, imaginons deux spectateurs devant la même scène. Le premier trouve le suspense amusant ; le second attend avec impatience qu’il se termine. Le contenu est identique, mais l’intensité vécue et le plaisir retiré peuvent différer.

Pourquoi certains adorent l’horreur et d’autres la supportent difficilement

Les recherches décrivent plusieurs manières de participer aux loisirs effrayants. Certains visiteurs cherchent à amplifier leurs sensations. D’autres tentent de les contenir : ils détournent le regard, se rappellent que les personnages sont des acteurs ou recherchent la proximité de leurs compagnons. Une étude publiée en 2019 dans la revue Poetics a examiné ces stratégies auprès de 280 visiteurs d’une maison hantée. Elle distinguait notamment une posture de recherche de sensations et une posture visant à limiter la peur. Les participants les plus avides de frissons rapportaient une peur plus forte. Pourtant, la satisfaction restait relativement comparable entre les deux groupes. On peut donc apprécier une sortie horrifique sans aimer chaque instant de frayeur de la même manière.

Le plaisir peut aussi venir du sentiment d’avoir réussi

D’autres travaux, publiés en 2023 dans le Journal of Media Psychology, ont retrouvé trois grands profils parmi les amateurs d’horreur. Certains recherchaient surtout le plaisir immédiat des sensations. D’autres mettaient davantage en avant le sentiment de progresser ou de découvrir quelque chose sur eux-mêmes. Un troisième profil associait plusieurs de ces motivations. Ces catégories décrivent des tendances observées dans des études. Elles ne constituent ni des diagnostics ni des identités figées. Elles permettent surtout de comprendre une scène fréquente à la sortie d’une attraction : deux amis peuvent annoncer avoir passé une excellente soirée, alors que l’un a adoré sursauter et que l’autre se réjouit surtout d’être allé jusqu’au bout.

Films d’horreur : quand l’attente devient une partie du spectacle

L’horreur ne repose pas uniquement sur l’apparition d’un monstre. Une pièce vide, un escalier mal éclairé ou une silhouette immobile peuvent suffire à construire une scène inquiétante. Le cinéma offre une manière concrète d’observer ce travail. Avant même qu’un personnage soit menacé, le cadrage dirige notre regard et le récit nourrit nos attentes. Nous inspectons les coins sombres de l’image, persuadés qu’un événement va survenir. La silhouette du comte Orlok dans Nosferatu, le film de Friedrich Wilhelm Murnau sorti en 1922, fournit un exemple célèbre de la place occupée par les ombres dans l’imaginaire horrifique. Une forme reconnaissable peut devenir le support de toute une attente. Silhouette du comte Orlok inspirée de Nosferatu, figure du cinéma d’horreur Source : Wikimedia Commons — silhouette réalisée par Di (they-them), d’après Nosferatu, sous CC0 1.0.

Observer comment nous ajustons nous-mêmes le frisson

Regarder un film chez soi permet aussi de remarquer nos propres stratégies. Nous pouvons baisser le son, allumer une lampe ou interrompre la projection. À l’inverse, choisir l’obscurité et éviter les distractions peut servir à renforcer l’immersion. Ces gestes illustrent une idée présente dans les recherches sur la peur récréative : le public participe à la régulation de son expérience. Il ne reçoit pas seulement une quantité de peur décidée à l’avance par le réalisateur ou le concepteur d’une attraction. Cette marge de manœuvre aide à comprendre pourquoi le même film peut sembler amusant un soir et difficile à supporter un autre.

Après le frisson, pourquoi peut-on se sentir mieux ?

Une étude de Margee Kerr, Greg Siegle et Jahala Orsini, publiée en ligne en 2018 puis dans la revue Emotion en 2019, s’est intéressée à 262 adultes ayant acheté leur billet pour une attraction horrifique intense. Les chercheurs ont recueilli des informations avant et après la visite. Les résultats suggéraient une amélioration de l’état affectif déclaré, particulièrement chez les personnes qui se sentaient auparavant fatiguées, ennuyées ou stressées. Ces observations rendent compréhensible le contraste entre les cris pendant le parcours et l’enthousiasme à la sortie. Une expérience volontairement éprouvante peut être suivie d’un ressenti positif. La portée de l’étude reste cependant limitée : les participants étaient des clients volontaires d’une attraction précise. Ces résultats ne prouvent pas que les loisirs horrifiques améliorent durablement la santé mentale de chacun. Ils ne permettent pas non plus de présenter une soirée d’Halloween comme un traitement de l’anxiété.

Pour Halloween, trouver le frisson qui nous convient

Le plaisir de se faire peur dépend de plusieurs éléments : l’intensité ressentie, le cadre de l’expérience, les attentes et la manière dont chacun cherche à maîtriser ses émotions. Les travaux scientifiques éclairent ce mélange sans le réduire à une formule unique. Pour choisir une soirée d’Halloween, ces résultats invitent à tenir compte des préférences de chacun. Une comédie fantastique, un récit de fantômes et une attraction très intense ne proposent pas la même expérience. Une activité réussie doit pouvoir correspondre à ceux qui y participent. L’idée peut aussi devenir un petit exercice d’observation : à quel moment le suspense nous amuse-t-il ? Quand commençons-nous à détourner les yeux ? Le meilleur souvenir vient-il de la surprise, de l’histoire ou de la satisfaction d’avoir terminé ? Halloween offre ainsi une occasion de regarder autrement une émotion familière. Derrière les masques et les citrouilles, le frisson révèle notre capacité à jouer avec l’incertitude, à ajuster nos réactions et, parfois, à transformer un sursaut en rire.

Une vidéo pour prolonger la découverte

Dans sa vidéo Pourquoi on aime se faire peur ?! — Jamy, Epicurieux, Jamy explore cette question à travers une visite au parc Astérix. Réalisée en collaboration commerciale avec le parc, elle constitue une introduction au sujet, à compléter par les références scientifiques ci-dessous. Pour retrouver une présentation générale de cette émotion, consulter également l’article consacré à la peur sur Wikipédia.

Sources et références

Andersen et collaborateurs, Playing With Fear: A Field Study in Recreational Horror, Psychological Science, 2020 — étude auprès de 110 visiteurs sur les relations entre peur, plaisir et rythme cardiaque. Clasen, Andersen et Schjødt, Adrenaline Junkies and White-Knucklers, Poetics, 2019 — présentation par l’université d’Aarhus — recherche auprès de 280 visiteurs sur les stratégies de régulation de la peur. Scrivner et collaborateurs, The Psychological Benefits of Scary Play in Three Types of Horror Fans, Journal of Media Psychology, 2023 — motivations et bénéfices déclarés par différents profils d’amateurs d’horreur. Kerr, Siegle et Orsini, Voluntary Arousing Negative Experiences: Why We Like to Be Scared, Emotion, 2019 ; publication en ligne en 2018 — étude des changements affectifs après une attraction horrifique. NIMH, Circuitry for Fearful Feelings, Behavior Untangled in Anxiety Disorders, 2016 — présentation du cadre théorique de Joseph LeDoux et Daniel Pine distinguant réactions défensives et sentiments conscients. Recreational Fear Lab, université d’Aarhus — laboratoire consacré à l’étude scientifique des loisirs effrayants.