Au printemps 1968, quelques centaines d’étudiants contestataires semblent d’abord provoquer une agitation universitaire parmi tant d’autres. En quelques semaines pourtant, leur mouvement embrase Paris, entraîne des millions de salariés dans la grève et plonge la France dans l’une des plus graves crises politiques de la Ve République. Les occupations d’universités, les barricades du Quartier latin, les affrontements avec la police et les slogans inscrits sur les murs deviennent les symboles d’une génération refusant l’autorité traditionnelle. Mais Mai 68 ne fut pas seulement une révolte d’étudiants rêvant de révolution. Derrière les pavés se cachent une société française en pleine transformation, une université devenue trop étroite pour accueillir la jeunesse du baby-boom, des ouvriers insatisfaits malgré la croissance économique et un pouvoir gaulliste qui semble à beaucoup figé dans une époque révolue. Cette révolution étudiante n’a finalement pas renversé le gouvernement, mais elle a profondément modifié les rapports à l’autorité, au travail, à la famille, à la sexualité, à l’éducation et à la culture.
Une jeunesse qui ne veut plus du monde de ses parents
La France de la fin des années 1960 semble pourtant prospère. Depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale, le pays connaît les « Trente Glorieuses », une période marquée par une forte croissance économique, l’industrialisation, l’augmentation du niveau de vie et l’apparition d’une société de consommation de masse. Les Français achètent des automobiles, des téléviseurs, des réfrigérateurs et accèdent plus largement aux vacances. Derrière cette modernisation spectaculaire subsiste cependant une société encore très hiérarchisée. Dans les familles, à l’école, dans les entreprises et dans les institutions politiques, l’autorité est rarement contestée. Pour une génération née après la guerre, cette organisation apparaît de plus en plus étouffante.
L’université française victime de son propre succès
Le nombre d’étudiants augmente brutalement durant les années 1960. L’enseignement supérieur, autrefois réservé à une minorité, accueille désormais une partie croissante des enfants du baby-boom. Les universités traditionnelles sont rapidement saturées et de nouveaux campus apparaissent en périphérie des grandes villes. Celui de Nanterre, ouvert à l’ouest de Paris, devient bientôt l’un des principaux foyers de la contestation. Cette nouvelle génération étudiante ne ressemble pas entièrement à celle qui l’a précédée. Beaucoup remettent en cause les méthodes d’enseignement, la discipline universitaire, les rapports entre professeurs et étudiants, mais aussi les règles régissant la vie privée. À Nanterre, les restrictions imposées aux visites entre résidences universitaires masculines et féminines deviennent par exemple un symbole du contrôle exercé par l’institution.
Une révolte influencée par les bouleversements du monde
Les étudiants français observent également un monde en pleine agitation. La guerre du Vietnam provoque des manifestations dans de nombreux pays occidentaux. Le mouvement américain pour les droits civiques remet en question le racisme et les inégalités. Des étudiants protestent à Berlin, Rome, Tokyo, Mexico ou Berkeley. La révolution cubaine et les mouvements révolutionnaires du tiers-monde fascinent une partie de la jeunesse européenne. Certains militants français se réclament du marxisme, du trotskisme, du maoïsme ou de l’anarchisme, même si la majorité des étudiants n’appartient à aucune organisation révolutionnaire. L’idée commune est moins l’adhésion à une doctrine précise que le refus d’un monde considéré comme autoritaire et conformiste.
Nanterre devient le laboratoire de la contestation
L’université de Nanterre concentre progressivement les tensions. Le 22 mars 1968, des étudiants occupent un bâtiment administratif après l’arrestation de militants lors d’une manifestation contre la guerre du Vietnam. Cette occupation donne naissance au Mouvement du 22 mars, auquel est notamment associé Daniel Cohn-Bendit, étudiant franco-allemand bientôt devenu l’une des figures les plus médiatisées de la contestation.
Le mouvement du 22 mars défie les autorités universitaires
Les revendications sont multiples et parfois contradictoires. Certains réclament une réforme de l’université, d’autres dénoncent le capitalisme, l’impérialisme américain ou la société de consommation. Les débats se poursuivent pendant des heures dans les amphithéâtres. Les méthodes d’enseignement sont contestées, tout comme les hiérarchies traditionnelles. Cette effervescence inquiète les autorités universitaires, qui décident finalement de fermer temporairement la faculté de Nanterre au début du mois de mai. L’objectif est de calmer la situation. La décision produit l’effet inverse.
La fermeture de Nanterre déplace la crise au cœur de Paris
Le 3 mai 1968, des étudiants se réunissent dans la cour de la Sorbonne pour protester contre les sanctions visant plusieurs militants. La police intervient et procède à de nombreuses arrestations. Cette intervention dans un lieu universitaire chargé d’histoire choque une partie du monde étudiant. Dès lors, le mouvement change d’échelle. Les manifestations se multiplient dans le Quartier latin et les affrontements avec les forces de l’ordre deviennent de plus en plus violents.
Les barricades transforment une protestation en crise nationale
Les images des rues parisiennes couvertes de pavés, de voitures renversées et de nuages de gaz lacrymogène marquent durablement la mémoire collective. Les affrontements les plus célèbres se déroulent dans la nuit du 10 au 11 mai, connue sous le nom de « nuit des barricades ». Des milliers d’étudiants construisent des obstacles dans les rues du Quartier latin afin de ralentir les charges policières.
La nuit des barricades choque l’opinion publique
Les affrontements sont extrêmement violents. Les forces de l’ordre utilisent matraques et gaz lacrymogènes, tandis que certains manifestants lancent des pavés et divers projectiles. Des centaines de personnes sont blessées. Les journalistes présents sur place décrivent les combats et les radios diffusent presque en direct le déroulement de la nuit. Une partie de l’opinion publique, jusque-là méfiante envers les étudiants contestataires, commence à s’interroger sur la brutalité de la répression. La crise universitaire devient alors une crise politique.
Sous les pavés, une nouvelle culture politique
Les slogans de Mai 68 deviennent rapidement célèbres : « Il est interdit d’interdire », « Soyez réalistes, demandez l’impossible », « Sous les pavés, la plage ». Certains ont réellement été inscrits sur les murs, d’autres ont été popularisés ou amplifiés après les événements. Ils traduisent cependant parfaitement l’esprit de la contestation : imagination, refus des hiérarchies et défiance envers les institutions. L’École des beaux-arts de Paris, occupée par les étudiants, devient un atelier de production d’affiches militantes. Ces images simples, imprimées en série, représentent des ouvriers, des policiers, des usines et des étudiants révoltés. Elles sont aujourd’hui devenues des objets emblématiques de la culture politique du XXe siècle.
Quand les ouvriers rejoignent la révolte
La véritable surprise de Mai 68 survient lorsque la contestation étudiante rencontre le mécontentement du monde ouvrier. Le 13 mai, les grandes organisations syndicales appellent à une journée de grève et de manifestations pour protester notamment contre la répression policière. La mobilisation est immense. Dans les jours suivants, les grèves se multiplient spontanément dans les entreprises.
La plus grande grève générale de l’histoire française
Des usines sont occupées, à commencer notamment par l’usine Sud Aviation de Bouguenais près de Nantes. Renault, symbole de la grande industrie française, est également touché. Très rapidement, plusieurs millions de salariés cessent le travail. Au plus fort du mouvement, le nombre de grévistes est généralement estimé entre sept et dix millions, ce qui en fait l’un des plus importants mouvements sociaux de l’histoire de France. Les transports sont perturbés, les stations-service manquent d’essence, certaines entreprises cessent leur production et le pays semble progressivement paralysé.
Étudiants et ouvriers ne veulent pas toujours la même chose
L’image romantique d’une alliance parfaite entre étudiants et ouvriers doit cependant être nuancée. Les étudiants les plus radicaux rêvent parfois d’une transformation révolutionnaire de la société, tandis que de nombreux salariés réclament surtout des augmentations de salaire, une réduction du temps de travail et une amélioration de leurs conditions professionnelles. Le Parti communiste français et la CGT regardent avec méfiance certains militants étudiants, jugés imprévisibles ou « gauchistes ». Lorsque des étudiants se rendent aux portes de l’usine Renault de Billancourt, ils ne sont pas nécessairement accueillis comme les héros d’une révolution commune. Cette tension révèle toute l’ambiguïté de Mai 68 : plusieurs mouvements différents se rencontrent momentanément sans partager exactement les mêmes objectifs.
Le pouvoir gaulliste vacille
Face à l’ampleur de la crise, le gouvernement semble pendant plusieurs jours incapable de reprendre l’initiative. Le président Charles de Gaulle, figure dominante de la vie politique française depuis 1958, paraît soudain déconnecté d’une génération qui remet en cause les valeurs d’autorité et de discipline auxquelles il est associé.
Georges Pompidou tente de négocier
Le Premier ministre Georges Pompidou adopte une stratégie différente de celle de la répression initiale. Il cherche à rétablir le dialogue et ouvre des négociations avec les syndicats et le patronat. Ces discussions débouchent sur les accords de Grenelle des 25 et 27 mai 1968. Ils prévoient notamment une forte augmentation du salaire minimum, des hausses de salaires et une reconnaissance accrue des droits syndicaux dans les entreprises. Mais une partie des travailleurs refuse immédiatement de reprendre le travail. La crise continue.
La disparition de De Gaulle alimente toutes les rumeurs
Le 29 mai, Charles de Gaulle quitte brusquement Paris sans que son déplacement soit immédiatement expliqué publiquement. Il se rend à Baden-Baden, en Allemagne de l’Ouest, où se trouve le général Jacques Massu, commandant des forces françaises stationnées dans le pays. Pendant quelques heures, les rumeurs les plus folles circulent. Le président va-t-il démissionner ? Le régime est-il sur le point de s’effondrer ? De Gaulle revient pourtant rapidement. Le 30 mai, il prononce une allocution radiodiffusée, annonce la dissolution de l’Assemblée nationale et convoque des élections législatives. Le même jour, une immense manifestation de soutien au pouvoir gaulliste se déroule sur les Champs-Élysées.
Pourquoi Mai 68 n’a pas renversé le pouvoir
À partir de la fin mai, le mouvement commence progressivement à perdre de son intensité. De nombreux salariés reprennent le travail après avoir obtenu des avancées sociales importantes. Les universités restent agitées, mais le gouvernement reprend le contrôle de la situation. Les élections législatives de juin 1968 aboutissent même à une victoire massive des gaullistes et de leurs alliés.
La révolution annoncée n’a jamais eu lieu
Contrairement aux espoirs des militants les plus radicaux, il n’y a pas de prise du pouvoir révolutionnaire. L’armée reste fidèle au gouvernement et les grandes organisations ouvrières ne souhaitent pas nécessairement provoquer la chute du régime. Une large partie de la population française, après plusieurs semaines de désordre et de pénuries, aspire également au retour à la stabilité. Les élections montrent qu’une société peut être profondément secouée sans être prête à renverser ses institutions.
Une défaite politique qui cache une victoire culturelle
C’est probablement le paradoxe central de Mai 68. Sur le terrain politique immédiat, les contestataires semblent avoir perdu : De Gaulle reste président et les gaullistes remportent largement les élections. Pourtant, sur le plan social et culturel, le mouvement laisse une empreinte extraordinaire. Les relations entre professeurs et étudiants évoluent, la parole se libère progressivement dans les familles et les entreprises, les hiérarchies traditionnelles sont davantage contestées et les jeunes revendiquent une plus grande autonomie.
Mai 68 transforme durablement l’université et la société
Après la crise, le gouvernement entreprend de réformer l’enseignement supérieur. La loi Faure, adoptée en novembre 1968, réorganise profondément les universités françaises. Elle favorise davantage d’autonomie et de participation des étudiants et personnels à leur fonctionnement. L’ancienne Université de Paris est ensuite divisée en plusieurs établissements distincts.
Une révolution dans les rapports d’autorité
L’héritage de Mai 68 dépasse largement l’université. Dans les années suivantes, la société française évolue rapidement. Les rapports entre hommes et femmes, parents et enfants, patrons et salariés ou enseignants et élèves changent progressivement. Ces transformations ne peuvent pas toutes être attribuées directement aux événements de mai, car elles avaient souvent commencé auparavant. Mais la crise de 1968 agit comme un accélérateur et un révélateur. Elle permet à des revendications jusqu’alors dispersées de devenir visibles.
Les femmes découvrent aussi les limites de la révolution étudiante
Mai 68 est souvent présenté comme un moment de libération générale, mais le mouvement reste largement dominé par des hommes. Dans les assemblées et organisations militantes, les femmes constatent que les discours révolutionnaires ne font pas automatiquement disparaître les inégalités de genre. Cette expérience contribue à nourrir, dans les années suivantes, le développement du Mouvement de libération des femmes. Les luttes pour la contraception, l’avortement et l’égalité prennent alors une importance croissante. Là encore, Mai 68 n’est pas l’origine unique de ces évolutions, mais il crée un climat favorable à une remise en question plus profonde des normes sociales.
Les slogans de Mai 68 sont devenus une mémoire collective
Plus d’un demi-siècle après les événements, Mai 68 continue de provoquer des débats passionnés. Pour certains, il représente un moment exceptionnel d’émancipation, de créativité et de liberté. Pour d’autres, il symbolise la disparition de l’autorité, l’individualisme ou la remise en cause excessive des institutions traditionnelles. Les interprétations sont souvent influencées par les convictions politiques contemporaines.
« Il est interdit d’interdire » : un slogan devenu plus célèbre que l’événement
Les formules attribuées à Mai 68 sont aujourd’hui parfois davantage connues que le déroulement réel des événements. « L’imagination au pouvoir », « Jouissez sans entraves » ou « Sous les pavés, la plage » incarnent dans la mémoire collective une époque où la jeunesse semblait vouloir réinventer entièrement la société. Certaines de ces expressions ont ensuite été simplifiées ou sorties de leur contexte. Leur succès témoigne néanmoins de la puissance symbolique du mouvement.
Une révolution sans prise de palais
Mai 68 ne ressemble pas aux grandes révolutions de 1789 ou de 1917. Aucun palais présidentiel n’est pris, aucun gouvernement révolutionnaire durable n’est installé et aucune guerre civile n’éclate. La véritable révolution se produit davantage dans les comportements, les mentalités et les rapports sociaux. À ce titre, Mai 68 représente une forme particulière de rupture historique : une révolution culturelle dont les effets deviennent parfois plus visibles après sa défaite apparente.
Mai 68, la révolution étudiante qui a gagné autrement
Les étudiants de Mai 68 n’ont pas renversé le gouvernement et la Ve République a survécu à la crise. Pourtant, leur révolte a obligé toute une société à discuter de sujets jusque-là rarement remis en cause : l’autorité, l’enseignement, le travail, la sexualité, la hiérarchie, la liberté individuelle et la place de la jeunesse. Lorsque quelques étudiants occupent des bâtiments universitaires à Nanterre en mars 1968, personne n’imagine encore qu’ils contribueront, quelques semaines plus tard, à déclencher une grève de plusieurs millions de personnes et à faire vaciller le pouvoir politique. Mai 68 montre ainsi qu’une révolution ne se mesure pas uniquement à la chute d’un régime. Certaines bouleversent les institutions en quelques jours ; d’autres transforment lentement les comportements pendant plusieurs décennies. La révolution étudiante française appartient incontestablement à cette seconde catégorie. Ses barricades ont disparu depuis longtemps, mais nombre des questions posées au printemps 1968 continuent encore aujourd’hui d’alimenter les débats sur l’école, le travail, la jeunesse et l’autorité.