Égypte antique : les papyrus recyclés qui racontent la vie des vivants

🗓️ 03/11/2026 · 04:04 · 👁️‍🗨️ 14 vues - —

Quand les archives des vivants habillent les morts

Un document administratif devenu inutile peut-il entrer dans l’histoire grâce à son recyclage ? Dans l’Égypte antique, certains papyrus ont connu ce destin inattendu. Après avoir servi à enregistrer des opérations économiques ou des informations administratives, ils ont été récupérés par des ateliers funéraires. Assemblés en plusieurs couches puis recouverts d’enduit, ils participaient à la fabrication de parures destinées aux momies. Pour les artisans, ces feuilles étaient devenues une matière première. Pour les historiens, elles constituent désormais des archives irremplaçables. Sous une surface peinte pouvaient subsister des écritures que personne n’avait prévu de transmettre à la postérité. Ce phénomène est particulièrement documenté dans l’Égypte ptolémaïque, gouvernée par la dynastie des Ptolémées jusqu’à la mort de Cléopâtre VII, en 30 avant notre ère. Il ne concerne cependant ni toutes les momies ni tous les cartonnages : beaucoup de ces objets étaient fabriqués avec des tissus, notamment du lin.

Le cartonnage, une technique plutôt qu’un simple objet

Le mot « cartonnage » désigne un matériau constitué de couches de fibres textiles ou de papyrus, associées à un enduit. Il pouvait prendre la forme d’un masque, d’un plastron, d’une protection pour les pieds ou d’une enveloppe plus étendue. Sa surface régulière se prêtait à la peinture de figures et de motifs funéraires. La comparaison avec le papier mâché est commode, mais imparfaite. University College London rappelle que les matériaux n’étaient pas nécessairement réduits en pâte : des morceaux étaient superposés, en conservant leur structure. Cette particularité explique pourquoi des portions de textes ont pu survivre dans les couches du cartonnage. Cartonnage funéraire ptolémaïque en lin polychrome conservé au musée CSMVS de Mumbai Source : Wikimedia Commons — photographie de SpeakingArch. Licence CC BY-SA 4.0. Illustration d’un cartonnage en lin : cet objet ne constitue pas un exemple de papyrus administratif recyclé.

Du support d’écriture à la matière première funéraire

Avant de devenir un matériau de réemploi, le papyrus était un support d’écriture. Il provenait de la plante du même nom, dont la partie intérieure de la tige permettait de produire de fines bandes. Disposées en couches croisées, puis pressées et séchées, celles-ci formaient des feuilles. Plusieurs feuilles pouvaient ensuite être réunies pour constituer un rouleau. Cette organisation reste visible dans la trame du matériau. Elle aide aujourd’hui les spécialistes à examiner les fragments et à comprendre leur orientation. Le Metropolitan Museum of Art souligne toutefois que certains détails de la fabrication antique demeurent discutés : les reconstitutions reposent sur les témoignages disponibles, l’analyse des objets et l’expérimentation.

Une feuille écrite pouvait encore servir

Un texte devenu obsolète ne rendait pas son support inutilisable. Une feuille pouvait être réemployée pour un autre écrit ou rejoindre une fabrication nécessitant des matériaux fibreux. Dans certains ateliers funéraires, des documents mis au rebut ont ainsi été découpés et superposés. Il serait anachronique d’y voir une politique écologique au sens contemporain. Il s’agissait d’un réemploi matériel, inscrit dans les pratiques artisanales et économiques de l’époque. Son résultat nous paraît pourtant familier : un objet perd son utilité initiale, mais sa matière conserve de la valeur. La transformation changeait aussi la fonction de l’écrit. Une liste ou un compte n’était plus conservé pour être consulté. Les signes devenaient invisibles sous l’enduit et le décor. C’est précisément cette disparition apparente qui a permis à certains documents de parvenir jusqu’à nous.

Ce que les papyrus recyclés révèlent de la société égyptienne

Les textes retrouvés dans les cartonnages ne se limitent pas aux récits religieux auxquels on associe volontiers les momies. Ils ouvrent une fenêtre sur les activités ordinaires : posséder une terre, tenir des comptes, dresser une liste de personnes ou formaliser un engagement. L’exemple des cartonnages de Rifeh, étudié par University College London, montre cette diversité. Les documents identifiés comprennent notamment des comptes publics et privés, des registres de terres, des contrats et des listes de noms. Des fragments littéraires figurent également parmi les découvertes. Ces textes changent l’échelle du regard. L’histoire de l’Égypte ne se résume plus aux règnes, aux temples et aux monuments. Elle se lit aussi dans les traces laissées par ceux qui administraient, cultivaient, comptaient et échangeaient.

Des documents à lire dans leur contexte

Un fragment ne livre cependant pas immédiatement son histoire. Il peut manquer le début d’une phrase, une date ou une partie du nom d’une personne. Les spécialistes doivent identifier l’écriture, déchiffrer le texte et le comparer à d’autres documents. La date d’un papyrus n’est pas non plus automatiquement celle du cartonnage qui le contient. Le texte existait avant son réemploi. Cette succession impose de distinguer plusieurs moments : la rédaction, une éventuelle période de conservation, la mise au rebut et la fabrication funéraire. La prudence est donc essentielle. Une archive peut éclairer un milieu administratif ou un territoire sans représenter l’ensemble de la population égyptienne. Sa valeur tient autant aux informations qu’elle apporte qu’aux limites que les chercheurs savent reconnaître. Masques funéraires égyptiens exposés au Papyrusmuseum de Vienne Source : Wikimedia Commons — photographie de Diana Ringo. Licence CC BY-SA 3.0 Autriche. Vue de présentation de masques funéraires ; leur exposition ne permet pas, à elle seule, de déterminer la composition de chaque objet.

Du Fayoum aux collections de Lille et de la Sorbonne

Cette histoire possède un lien avec les collections universitaires françaises. Au début du XXe siècle, Pierre Jouguet mène des fouilles dans le Fayoum, une région d’Égypte dont les nécropoles ont livré des cartonnages contenant des papyrus. L’Université de Lille rappelle que ses campagnes de 1901 et 1902 alimentent les premières collections de l’Institut de Papyrologie et d’Égyptologie de Lille, fondé en 1903. Une partie des papyrus et quelques cartonnages sont ensuite transférés à Paris, lorsque Jouguet fonde l’Institut de Papyrologie de la Sorbonne en 1920.

Des textes retrouvés au prix de décors perdus

Les pratiques de cette époque révèlent un changement majeur dans la manière de considérer le patrimoine. Les cartonnages contenant du papyrus étaient désassemblés pour récupérer les textes, souvent au détriment des surfaces peintes. La priorité donnée aux inscriptions pouvait entraîner la disparition de l’objet funéraire. Les collections conservées ne reflètent donc pas fidèlement tout ce qui avait été découvert. À Lille, les cartonnages en tissu ont davantage échappé à ces démontages. Les archives de fouilles, parfois succinctes, compliquent également la restitution de la provenance précise des pièces. Ce constat rappelle une règle fondamentale de l’archéologie : un objet ne se réduit pas à la partie que l’on cherche à étudier. Son assemblage, son décor et son contexte de découverte portent eux aussi des informations.

GESHAEM : retrouver les textes et préserver les objets

Le programme GESHAEM, porté par Marie-Pierre Chaufray, a placé cette double identité au cœur de ses recherches. Consacré notamment aux papyrus et cartonnages de la collection Jouguet, il associe l’étude des textes à celle des pratiques funéraires. Les archives bilingues du IIIe siècle avant notre ère permettent d’examiner les relations entre langues, traditions administratives et fonctionnement de l’État ptolémaïque. Elles contribuent ainsi à réévaluer la place des Égyptiens dans une administration longtemps envisagée surtout à travers sa composante grecque.

Un puzzle qui mobilise plusieurs disciplines

La recherche fait travailler ensemble restaurateurs, papyrologues, égyptologues, conservateurs et spécialistes de l’informatique. Les fragments sont documentés et photographiés, notamment en infrarouge. Des outils numériques aident à rechercher des rapprochements entre pièces dispersées, avant leur interprétation par les spécialistes. Selon le bilan publié par CORDIS, le projet a restauré 42 éléments de parures de momies et inventorié 221 nouveaux fragments de papyrus. Ces résultats illustrent le potentiel d’objets déjà présents dans les collections : une découverte peut naître d’un nouvel examen, sans nouvelle fouille. Les cartonnages intéressent aussi les chercheurs indépendamment des textes qu’ils contiennent. Le projet CRAFT étudie leurs techniques de fabrication, leurs décors et leurs variations régionales, en utilisant notamment la photogrammétrie, l’imagerie multispectrale et les analyses aux rayons X. Comparer les objets permet de mieux comprendre les ateliers et les traditions artisanales. Masque funéraire égyptien peint conservé au Papyrusmuseum de Vienne Source : Wikimedia Commons — photographie de Manfred Werner, Tsui. Licence CC BY-SA 3.0. Illustration de l’art funéraire égyptien ; la photographie ne prouve pas la présence de documents recyclés dans ce masque.

Regarder autrement ces fragments qui ont traversé les siècles

En 2024, l’exposition « Vivre et mourir en Égypte, d’Alexandre le Grand à Cléopâtre », présentée au musée d’Aquitaine de Bordeaux, a rendu ces recherches accessibles au public. Elle réunissait notamment des objets liés au fonds Jouguet et mettait en relation histoire sociale, pratiques religieuses et traditions funéraires. La vidéo « Des papyrus qui cartonnent ! », réalisée par Past and Curious, accompagne cette démarche. Elle raconte par l’animation le parcours d’un papyrus devenu matériau funéraire. Ce récit pédagogique permet de comprendre le principe du réemploi, sans supposer que chaque fragment conservé ait suivi exactement les mêmes étapes. L’intérêt de ces objets réside dans cette pluralité de vies. Une feuille a d’abord porté un texte, puis participé à une parure destinée au défunt, avant de devenir une pièce de musée et un document scientifique. À chacune de ces étapes, elle a changé d’usage. Les papyrus recyclés nous invitent ainsi à regarder au-delà des apparences. Sous les couleurs d’un cartonnage peuvent subsister les traces d’une administration, d’une transaction ou d’un nom oublié. Ce que les artisans avaient soustrait à la lecture peut aujourd’hui rendre une voix aux vivants de l’Égypte antique.

Sources et lectures complémentaires

University College London — Définition, matériaux et évolution des cartonnages funéraires The Metropolitan Museum of Art — Rebecca Capua, « Papyrus-Making in Egypt », fabrication et conservation du papyrus University College London — Les papyrus retrouvés dans les cartonnages de Rifeh Université de Lille — Histoire et étude de la collection de cartonnages de l’IPEL École pratique des hautes études — Présentation du programme GESHAEM et de la collection Jouguet Commission européenne, CORDIS — Résultats du projet GESHAEM sur les papyrus et cartonnages Commission européenne, CORDIS — Le projet CRAFT et l’étude des ateliers de cartonnages École pratique des hautes études — L’exposition de Bordeaux de 2024 et ses fondements scientifiques Wikipédia — Cartonnage funéraire dans l’Égypte antique, présentation générale