Mégafeux : les lacs des Landes gardent la mémoire des incendies

🗓️ 29/10/2026 · 7:18 · 👁️‍🗨️ 5 vues - —

Au fond des lacs, les traces d’un paysage disparu

Après un incendie, les flammes s’éteignent, les fumées se dispersent et la végétation recommence progressivement à occuper le terrain. Certaines traces du feu subsistent pourtant bien plus longtemps. Transportées par le vent ou les eaux de ruissellement, des particules de charbon peuvent rejoindre un lac et se déposer au fond. Recouvertes par de nouveaux sédiments, elles entrent dans une archive qui traverse parfois plusieurs millénaires. Dans les Landes de Gascogne, des scientifiques explorent cette mémoire enfouie. Le projet FIRE-LANDES associe l’étude des environnements anciens et la modélisation pour mieux comprendre comment le climat et la végétation influencent l’activité des incendies. Son objectif dépasse la reconstitution historique : ces connaissances doivent aussi contribuer à éclairer les risques futurs.

Les sédiments, une archive naturelle à déchiffrer

Un fond lacustre reçoit des matériaux de différentes origines : particules minérales, débris végétaux, pollens et résidus de combustion. Leur accumulation forme une succession de dépôts. Lorsque les conditions de conservation sont favorables, cette succession permet de retrouver des indices sur les paysages qui entouraient le plan d’eau. Il faut cependant éviter l’image d’un livre dont chaque page correspondrait exactement à une année. Les dépôts n’ont pas partout la même vitesse d’accumulation et leur conservation varie selon les sites. Les chercheurs doivent établir une chronologie et interpréter les indices en tenant compte de ces différences. Une couche sombre ne constitue donc pas, à elle seule, la preuve d’un incendie précisément daté. Le lac de Sanguinet à la nuit tombante, dans les Landes Source : Wikimedia Commons. Photographie d’Alexia_dly, 2016 ; licence CC BY-SA 3.0. Image reproduite sans modification. Vue d’illustration régionale : ce lac n’est pas présenté ici comme un site de prélèvement du projet FIRE-LANDES.

Prélever le passé sans bouleverser ses couches

Pour accéder à ces archives, les équipes utilisent des carottiers. Ces instruments permettent d’extraire une colonne de sédiments, appelée carotte, en cherchant à préserver l’ordre des couches. La difficulté consiste à récupérer le dépôt sans mélanger les matériaux qui portent son histoire. Les reportages scientifiques de CNRS Images documentent notamment des prélèvements dans la lagune de l’Aouarsey, au sein du parc naturel régional des Landes de Gascogne. Ils montrent les opérations de terrain, la récupération des échantillons et les précautions prises pour conserver les strates jusqu’à leur analyse.

Une campagne documentée autour d’Hostens

Une campagne menée à la mi-octobre 2024 dans la région d’Hostens, en Gironde, fournit un exemple concret de ce travail. Selon le compte rendu du réseau de recherche Forêts froides, les scientifiques ont prélevé six séquences sédimentaires lacustres et deux séquences tourbeuses. Ils ont utilisé un carottier russe et un carottier gravitaire. Le programme d’analyse annoncé combine plusieurs approches : étude des pollens, des charbons et des restes végétaux visibles, mais aussi mesures des propriétés physiques et chimiques des sédiments. Croiser ces informations permet d’aborder plusieurs dimensions d’un même environnement, au lieu de faire reposer toute l’interprétation sur un seul indice.

Pollens et charbons : deux témoins complémentaires

Les fragments de charbon renseignent sur les combustions passées. Les pollens apportent des indications sur la végétation. Leur association est particulièrement précieuse : pour comprendre un incendie ancien, il faut aussi chercher à savoir quel paysage pouvait brûler. L’étude des pollens porte le nom de palynologie. Leur morphologie permet d’identifier différents groupes végétaux. En comparant leur présence dans les couches successives, les spécialistes reconstituent des changements de végétation. Cette lecture demande toutefois des précautions : les plantes ne produisent pas toutes autant de pollen, et certains grains voyagent davantage que d’autres. Divers grains de pollen observés au microscope électronique et colorisés Source : Wikimedia Commons. Dartmouth College Electron Microscope Facility ; domaine public. Micrographie colorisée de pollens de différentes plantes, utilisée pour illustrer leur diversité. Il ne s’agit pas de pollens prélevés dans les Landes.

Un fragment de charbon ne raconte pas tout l’incendie

La présence de charbon ne suffit pas à connaître directement la surface brûlée, la puissance du feu ou son point de départ. Entre sa production et son enfouissement, une particule peut être transportée, stockée dans un sol puis remobilisée par l’érosion. Une étude publiée en 2020 dans la revue The Holocene, consacrée aux sédiments de lacs boréaux, souligne justement la nécessité de mieux calibrer les relations entre charbons, surfaces brûlées et sévérité des incendies. Ces questions méthodologiques sont essentielles : compter des particules et reconstituer un événement sont deux étapes différentes. Les archives lacustres permettent ainsi de rechercher des tendances et des changements dans l’activité des feux. Leur résolution ne permet pas systématiquement de distinguer chaque incendie. La qualité d’une reconstitution dépend du site, de la chronologie et des méthodes employées.

La forêt des Landes est aussi une histoire humaine

Le paysage landais actuel ne peut pas être considéré comme un décor immuable. Le compte rendu de la campagne d’Hostens rappelle l’importance des plantations de pins maritimes, développées notamment dans le contexte de la loi de 1857 sur l’assainissement et la mise en culture des Landes de Gascogne. Des espaces autrefois occupés par des zones humides ont été profondément transformés. Cette histoire compte pour l’étude des incendies. Les changements de végétation, les aménagements et les usages du territoire modifient les conditions dans lesquelles le feu peut se développer. Comparer différentes périodes oblige donc à examiner ensemble les facteurs climatiques et les interventions humaines. Paysage forestier dans le parc naturel régional des Landes de Gascogne Source : Wikimedia Commons. Photographie de Franck Lefebvre-Billiez, 2010 ; licence CC BY-SA 4.0. Image reproduite sans modification.

Remonter sur plusieurs millénaires

Le programme scientifique de FIRE-LANDES prévoit de reconstituer les dynamiques du feu et de la végétation sur au moins trois millénaires. CNRS Images présente, pour certains prélèvements et archives étudiés, une profondeur temporelle pouvant atteindre environ 6 000 ans. Ces indications dépendent des séquences disponibles : chaque carotte ne couvre pas nécessairement toute cette durée. Cet élargissement du regard est l’un des intérêts majeurs de la démarche. Les observations contemporaines documentent une période relativement courte. Les archives anciennes permettent d’examiner des situations environnementales plus diverses et de replacer les transformations récentes dans une histoire plus longue.

Comprendre les mégafeux sans promettre de les prédire

La présentation du projet par l’Agence nationale de la recherche prend notamment appui sur la saison des incendies de 2022. Elle souligne la nécessité de mieux comprendre les réponses des écosystèmes forestiers au réchauffement et à l’assèchement. Les relations entre climat et surfaces brûlées peuvent être complexes : une évolution des conditions environnementales ne produit pas nécessairement une réponse proportionnelle du feu. Pour explorer ces interactions, FIRE-LANDES prévoit d’associer les données anciennes au modèle de paysage LANDIS-II. La démarche consiste à confronter les simulations aux informations disponibles sur le passé, puis à étudier des évolutions possibles dans un contexte climatique changeant.

Des projections pour éclairer la gestion du territoire

Ces simulations ont vocation à améliorer la compréhension du risque à long terme. Elles ne permettent pas d’annoncer le lieu et la date du prochain incendie. Une projection dépend des données utilisées, des hypothèses retenues et des incertitudes propres au modèle. La distinction est également importante dans la lecture des sources : les documents de présentation exposent des objectifs de recherche. Ils ne constituent pas, à eux seuls, la publication de résultats définitifs. Leur intérêt est de montrer comment les scientifiques cherchent à relier les archives du passé aux questions de gestion forestière des prochaines décennies.

Protéger les forêts commence aussi sous la surface de l’eau

Un lac, une lagune ou une tourbière conserve bien davantage qu’un paysage. Ces milieux peuvent préserver des traces de végétation, d’érosion et de combustion que les observations de surface ne révèlent plus. Leur étude montre comment une quantité modeste de matière peut contribuer à raconter une histoire environnementale très longue. Le documentaire du CNRS Mégafeux, la forêt des Landes pour comprendre, réalisé par Pierre de Parscau et produit en 2025, offre une entrée accessible dans cette enquête. En sept minutes, il présente les recherches et leurs enjeux. On peut le retrouver sur la chaîne YouTube officielle du CNRS. La force de cette démarche réside dans le croisement des indices. Aucun grain de pollen, aucun charbon et aucun modèle ne fournit seul toute la réponse. Ensemble, ils permettent de mieux comprendre comment les paysages ont changé, comment ils ont brûlé et quelles questions poser pour préparer leur avenir.

Sources et documentation

Agence nationale de la recherche : présentation du projet FIRE-LANDES, référence ANR-23-CE02-0031. FIRE-LANDES : objectifs scientifiques, terrains et programme de modélisation. Réseau Forêts froides : compte rendu de la campagne de prélèvement d’octobre 2024, publié le 12 novembre 2024. CNRS Images : les prélèvements sur le terrain. CNRS Images : l’étude des carottes en laboratoire. Hennebelle et collaborateurs, 2020 : reconstitution des surfaces brûlées et de la sévérité du feu à partir des charbons de sédiments lacustres boréaux, The Holocene. CNRS Images : fiche du documentaire Mégafeux, la forêt des Landes pour comprendre. Pour les repères généraux : la paléoécologie sur Wikipédia.