Légumes oubliés : les graines anciennes face au changement climatique

🗓️ 29/10/2026 · 7:52 · 👁️‍🗨️ 5 vues - —

Pourquoi les légumes oubliés intéressent-ils à nouveau les scientifiques ?

Sur les étals des marchés, les tomates rouges voisinent avec les courgettes vertes, les carottes orange et les salades aux feuilles bien calibrées. Cette abondance apparente masque pourtant un phénomène préoccupant : la diversité génétique des plantes cultivées s'est considérablement réduite dans de nombreux systèmes agricoles. Pendant des millénaires, les paysans ont sélectionné, échangé et transmis des graines adaptées à leurs terres. Ces pratiques ont donné naissance à d'innombrables variétés locales, parfois cultivées dans une seule vallée ou autour de quelques villages. Certaines résistaient mieux au froid, d'autres supportaient des sols difficiles ou produisaient des récoltes intéressantes dans des conditions particulières. Avec la modernisation agricole, une partie de ces variétés a progressivement disparu des champs. La sélection de plantes productives, homogènes et adaptées aux circuits commerciaux a profondément transformé les cultures. Aujourd'hui, le changement climatique redonne un intérêt scientifique à cette diversité longtemps négligée.

Une alimentation mondiale concentrée sur quelques espèces

Selon l'Organisation des Nations unies pour l'alimentation et l'agriculture, la FAO, plus de 6 000 espèces végétales ont été cultivées pour l'alimentation humaine au cours de l'histoire. Pourtant, moins de 200 contribuent de manière importante à la production alimentaire mondiale, régionale ou nationale. Plus frappant encore, neuf espèces seulement représentent environ 66 % de la production agricole végétale mondiale, en quantité. Ces chiffres doivent être interprétés avec précision. Ils concernent la concentration de la production entre différentes espèces, et ne signifient pas que toutes les variétés appartenant aux autres espèces ont disparu. Ils illustrent néanmoins une réalité : une grande partie de notre alimentation dépend d'un nombre relativement restreint de plantes. À l'intérieur même de ces espèces, l'uniformisation peut également réduire la diversité des caractères génétiques disponibles dans les champs. Or cette diversité constitue une ressource essentielle pour la sélection végétale. Elle peut renfermer des caractères permettant de mieux résister à certaines maladies, à des températures élevées ou à des périodes de sécheresse. Diversité de tomates anciennes aux formes et couleurs variées présentées sur un marché Source : Wikimedia Commons — Ruth Hartnup, licence CC BY 2.0. Attribution de la photographe obligatoire, avec lien vers la licence et indication des éventuelles modifications.

Canicules et sécheresses : des cultures de plus en plus vulnérables

Les plantes cultivées réagissent de manière complexe aux conditions météorologiques. Une chaleur excessive peut perturber la floraison, réduire la production de pollen viable ou provoquer la chute de fleurs et de jeunes fruits. Chez la tomate et la courgette, les températures élevées peuvent notamment compromettre la fécondation et diminuer les rendements. Le manque d'eau accentue souvent ces difficultés, particulièrement lorsqu'il survient durant les étapes sensibles du développement. Toutes les plantes d'une même espèce ne présentent cependant pas la même tolérance à ces contraintes. Certaines variétés supportent mieux des épisodes chauds, tandis que d'autres conservent une croissance plus régulière lorsque l'eau devient rare. La résistance aux maladies et la durée du cycle végétatif constituent également des facteurs importants. C'est précisément cette variabilité qui intéresse les sélectionneurs. Le défi ne consiste pas simplement à retrouver une ancienne courgette et à la déclarer résistante. Il faut comparer les plantes, mesurer leurs performances et déterminer si leurs caractéristiques peuvent être utiles dans les conditions agricoles actuelles.

Près de Lyon, un conservatoire protège 4 000 variétés de plantes cultivées

À Charly, dans la métropole de Lyon, le Centre de ressources de botanique appliquée, ou CRBA, mène depuis 2008 un travail remarquable de conservation et d'étude des plantes cultivées. Son objectif est de retrouver, préserver et valoriser des ressources végétales parfois oubliées, afin de les rendre utiles aux producteurs et aux territoires. Le conservatoire rassemble environ 4 000 variétés de légumes, céréales et plantes aromatiques. Ses collections comprennent notamment quelque 400 variétés de tomates, 160 de haricots et 100 de blés tendres. Il entretient également une collection d'arbres et d'arbustes fruitiers. Il ne s'agit pas d'un musée où les graines seraient conservées pour leur seule valeur historique. Le CRBA cherche aussi à identifier les variétés susceptibles de répondre aux besoins agricoles contemporains.

Le haricot-viande, un légume presque effacé de la mémoire collective

Parmi les plantes étudiées figure le haricot-viande, une légumineuse autrefois cultivée dans certaines régions françaises. Son nom évoque sa richesse en protéines, qui a contribué à sa réputation dans l'alimentation traditionnelle. Au cours du XXe siècle, sa culture s'est progressivement raréfiée. Des recherches patrimoniales ont permis de retrouver des traces et des semences de ce haricot, notamment dans les régions alpines. Une souche a ainsi été identifiée lors d'un inventaire dans le massif de la Chartreuse, comme le rapporte un documentaire d'Universcience diffusé en octobre 2026. Cette redécouverte illustre l'importance des enquêtes de terrain. Pour retrouver une variété ancienne, les botanistes ne se contentent pas toujours de consulter des catalogues. Ils rencontrent des agriculteurs, examinent des collections anciennes et recherchent les graines parfois conservées dans des familles depuis plusieurs générations. Une graine transmise par un jardinier peut ainsi redevenir une ressource utile à la recherche.

Le chou quintal d'Auvergne, retrouvé grâce à un conservatoire russe

Autre exemple étonnant : le chou quintal d'Auvergne. Ce chou cabus, historiquement utilisé notamment pour la production de choucroute, avait fortement régressé dans sa région d'origine. Des semences ont pu être retrouvées grâce aux collections conservées par l'institut Vavilov, à Saint-Pétersbourg, en Russie. L'histoire est révélatrice : une variété associée à un territoire français peut parfois être mieux documentée ou préservée dans une collection étrangère. Les échanges entre conservatoires jouent donc un rôle fondamental. Ils permettent de retrouver des ressources devenues rares localement, mais également de comparer les caractéristiques de plantes issues de régions très différentes. Collection de graines potagères et aromatiques de formes et couleurs diverses illustrant la biodiversité cultivée Source : Wikimedia Commons — Rickproser, licence CC BY-SA 3.0. Crédit de l'auteur obligatoire ; partage à l'identique requis pour les adaptations.

Comment les graines anciennes sont-elles conservées et remises en culture ?

Préserver une semence ne consiste pas simplement à l'enfermer dans un bocal. Chaque variété possède des caractéristiques biologiques particulières. Les graines peuvent perdre progressivement leur capacité à germer, surtout lorsqu'elles sont exposées à l'humidité ou à des températures inadaptées. Les conservatoires doivent donc surveiller leur état, contrôler les conditions de stockage et organiser régulièrement des opérations de multiplication.

Une conservation en chambre froide, mais aussi dans les champs

Le reportage réalisé pour Le Blob, le média scientifique d'Universcience, présente la méthode employée par le CRBA. Une partie des graines est conservée dans des chambres fraîches, à des températures de l'ordre de 6 à 7 °C. Les collections sont régulièrement remises en culture, en moyenne tous les cinq ans selon les pratiques décrites dans le reportage. Cette méthode poursuit plusieurs objectifs. Elle permet d'abord de renouveler les stocks de semences et de vérifier leur capacité à produire de nouvelles plantes. Elle donne aussi aux chercheurs et aux agriculteurs l'occasion d'observer leur comportement dans des conditions réelles. La remise en culture doit néanmoins être soigneusement organisée pour éviter les croisements indésirables, la perte de diversité génétique et les erreurs d'identification. La conservation des semences repose ainsi sur un travail de documentation particulièrement exigeant. Chaque lot doit être associé à des informations sur son origine, ses caractéristiques, son historique et les opérations réalisées au fil du temps.

Une laitue qui résiste mieux à la montée en graines

L'un des exemples les plus intéressants du reportage concerne une laitue bressane à grosses côtes. Dans une parcelle expérimentale, plusieurs plantes de cette variété ont été cultivées dans les mêmes conditions. Après des épisodes de forte chaleur, une grande partie était déjà montée en fleurs. Or, lorsqu'une laitue monte prématurément en graines, ses feuilles peuvent devenir moins intéressantes à consommer, notamment en raison de modifications de texture et de goût. Une plante, en revanche, semblait retarder ce phénomène. Pour le sélectionneur, cette différence représentait un caractère prometteur. Si elle possède une origine génétique transmissible, elle pourrait être exploitée pour développer des populations mieux adaptées aux étés chauds. Il faut cependant rester prudent : une observation isolée ne suffit pas à démontrer une résistance héréditaire. Des essais répétés, éventuellement accompagnés d'analyses génétiques, sont nécessaires pour distinguer les caractéristiques transmissibles des effets liés aux conditions de culture.

Courgettes, épinards, radis et poireaux : quatre légumes testés pour demain

Le CRBA ne se limite pas à la conservation d'anciennes collections. Il conduit également des expérimentations destinées à identifier des variétés utilisables par les agriculteurs. En 2026, quatre légumes sont notamment concernés : les courgettes, les épinards, les radis et les poireaux. Ces cultures présentent des difficultés différentes face aux changements de température, aux maladies et aux contraintes hydriques.

De 150 variétés à une dizaine de candidates

Le principe des expérimentations repose sur une comparaison progressive. Selon la méthode présentée dans le reportage d'Universcience, les chercheurs peuvent commencer par étudier environ 150 variétés d'une même culture. Une première sélection permet ensuite de retenir une trentaine de candidates. Après d'autres essais, une dizaine de variétés peut être conservée pour une évaluation plus approfondie. Les critères ne se résument pas à la résistance à la chaleur. Il faut aussi examiner les besoins en eau, la sensibilité aux maladies, la régularité de la production, la qualité des récoltes et les caractéristiques gustatives. Une courgette particulièrement tolérante à la sécheresse ne sera pas nécessairement intéressante si elle produit très peu de fruits ou si sa qualité ne correspond pas aux usages alimentaires attendus. La sélection végétale cherche donc un équilibre entre plusieurs qualités parfois difficiles à réunir. Courgette verte en croissance sur un plant cultivé dans une exploitation agricole Source : Wikimedia Commons — Anitah Pezz, licence CC BY-SA 4.0. Photographie illustrative réalisée au Kenya, sans lien direct avec les essais du CRBA. Attribution et partage à l'identique pour les adaptations.

Pourquoi les chefs cuisiniers participent aux essais

L'une des particularités du programme est l'association de professionnels de la cuisine aux évaluations. Des chefs et des consommateurs sont invités à déguster certaines variétés afin d'apprécier leur saveur, leur texture et leur intérêt culinaire. Cette démarche rappelle une vérité souvent oubliée : l'adaptation agricole n'a de sens que si les aliments produits répondent aussi aux besoins et aux attentes de celles et ceux qui les consomment. Des légumes peuvent présenter des caractéristiques inhabituelles : couleur différente, chair plus ferme, goût plus marqué ou forme éloignée des standards commerciaux. L'objectif n'est pas nécessairement de reproduire à l'identique les légumes actuellement vendus dans les supermarchés. Il peut aussi être d'élargir progressivement notre répertoire alimentaire. Les variétés jugées intéressantes pourront être multipliées et mises à disposition des producteurs partenaires. À terme, cette démarche pourrait contribuer à développer des cultures mieux adaptées aux conditions locales, tout en réintroduisant une diversité appréciable dans les assiettes.

Nikolaï Vavilov, le scientifique qui voulait préserver toutes les graines du monde

L'idée de parcourir les continents pour retrouver les ancêtres et les variétés anciennes de nos plantes alimentaires possède une histoire passionnante. Elle doit beaucoup au botaniste et généticien russe Nikolaï Vavilov, né en 1887. Au début du XXe siècle, Vavilov entreprend de nombreuses expéditions scientifiques afin d'étudier la diversité des plantes cultivées. Son ambition est immense : comprendre leurs origines et identifier les ressources génétiques susceptibles d'améliorer les récoltes.

Les grands centres de diversité des plantes cultivées

Au cours des années 1920, Vavilov développe la notion de centres d'origine et de diversité des plantes cultivées. Il remarque que certaines régions du monde abritent une concentration particulièrement importante de variétés agricoles et de plantes sauvages apparentées. Il étudie notamment des régions d'Asie centrale, du Proche-Orient, du bassin méditerranéen et d'autres espaces marqués par une longue histoire agricole. La présence de nombreuses formes différentes d'une même plante peut constituer un indice précieux pour retracer son histoire. Les recherches génétiques et archéologiques modernes ont depuis nuancé et parfois modifié les frontières des centres proposés par Vavilov. Certaines domestications se sont révélées plus complexes qu'on ne l'imaginait, avec plusieurs foyers indépendants et des circulations de plantes entre régions. L'intuition fondamentale demeure néanmoins essentielle : les territoires qui possèdent une grande diversité agricole constituent des réservoirs de ressources génétiques à préserver.

Un destin tragique dans l'Union soviétique de Staline

Le parcours de Vavilov prend une dimension dramatique sous le régime stalinien. Ses conceptions scientifiques entrent en conflit avec celles de Trofim Lyssenko, dont les théories agronomiques bénéficient du soutien politique du pouvoir soviétique. En 1940, Vavilov est arrêté. Il meurt en détention, à Saratov, en 1943. Son nom reste aujourd'hui associé à l'une des grandes entreprises de collecte et de conservation de semences du XXe siècle. Les collections développées par son institut ont contribué à préserver de nombreuses ressources végétales, parfois disparues des territoires où elles étaient autrefois cultivées. Le cas du chou quintal d'Auvergne illustre, à une échelle locale, l'utilité actuelle de ce patrimoine scientifique.

Les banques mondiales de graines : une assurance pour l'avenir alimentaire

Les conservatoires locaux ne sont qu'une partie d'un vaste réseau international consacré à la protection des ressources génétiques végétales. À travers le monde, des banques de semences conservent des collections de céréales, de légumineuses, de légumes et d'autres plantes utiles. Certaines sont spécialisées dans une espèce ou une région géographique. D'autres réunissent des ressources provenant de nombreux pays. Leur objectif commun est de limiter les risques de disparition de matériaux génétiques précieux.

Au Svalbard, plus de 1,4 million d'échantillons protégés dans la montagne

Au nord de la Norvège, sur l'archipel arctique du Svalbard, se trouve l'une des installations scientifiques les plus singulières du monde. La Réserve mondiale de semences du Svalbard a été inaugurée en février 2008. Elle a été conçue comme une installation de sauvegarde pour les collections conservées dans les banques de gènes. Son principe est simple : des institutions déposent des doubles de leurs échantillons dans des installations souterraines protégées. Les graines y sont conservées à une température d'environ moins 18 °C, dans des conditions destinées à prolonger leur durée de vie. En juin 2026, la réserve a franchi le seuil de 1,4 million d'échantillons de semences. De nouveaux dépôts ont encore été effectués en octobre 2026, notamment par des institutions scientifiques internationales et par la banque nationale ukrainienne de ressources végétales. Cette actualité rappelle que la préservation de la diversité agricole reste un enjeu contemporain, particulièrement dans les régions exposées aux conflits ou à des catastrophes. Entrée de la Réserve mondiale de semences du Svalbard construite dans une montagne enneigée en Norvège Source : Wikimedia Commons — Einar Jørgen Haraldseid, licence CC BY-SA 2.0. Attribution obligatoire ; partage à l'identique pour les adaptations.

Quand la guerre oblige à récupérer des semences conservées

L'utilité de la réserve du Svalbard ne relève pas uniquement de scénarios théoriques. La guerre en Syrie a perturbé les activités de la banque de gènes du Centre international de recherche agricole dans les zones arides, connu sous le sigle ICARDA, auparavant installé près d'Alep. L'institution avait heureusement placé des duplicatas de nombreuses semences au Svalbard. À partir de 2015, elle a pu récupérer une partie de ces ressources afin de reconstituer ses collections et de relancer des activités de conservation et de multiplication au Liban et au Maroc. Ce précédent constitue l'un des exemples les plus marquants de l'utilité des banques mondiales de graines. Il montre également leurs limites et leur complémentarité avec les conservatoires de terrain. Au Svalbard, les semences sont stockées pour être protégées. Dans un conservatoire comme le CRBA, elles peuvent être régulièrement cultivées, observées et évaluées. Ces deux approches répondent à des besoins différents : sauvegarder un patrimoine génétique et continuer à l'utiliser.

Les légumes anciens sont-ils vraiment plus résistants que les variétés modernes ?

Il serait séduisant de croire que toutes les variétés anciennes possèdent naturellement une meilleure résistance aux maladies, à la chaleur ou à la sécheresse. Cette idée est pourtant scientifiquement excessive. Une variété ancienne peut avoir été sélectionnée dans des conditions climatiques très différentes de celles que connaît aujourd'hui son territoire d'origine. Inversement, les programmes modernes de sélection ont permis de développer des plantes présentant d'importantes résistances à certaines maladies, ainsi que des qualités agronomiques remarquables. L'opposition entre graines anciennes et semences modernes ne suffit donc pas à comprendre les enjeux.

La diversité génétique compte davantage que l'âge d'une variété

Ce qui intéresse les chercheurs est avant tout la présence de caractères génétiques utiles. Une variété locale peut posséder des caractéristiques absentes de certaines lignées commerciales. Elle peut aussi présenter une diversité interne intéressante pour les sélectionneurs. Mais une telle variété doit être évaluée dans des conditions précises. La résistance à la sécheresse, par exemple, peut dépendre de la profondeur des racines, de la durée du cycle végétatif, du fonctionnement des feuilles ou de la capacité à maintenir la production lorsque l'eau manque. Ces caractères ne se retrouvent pas automatiquement dans toutes les plantes traditionnelles. La sélection moderne peut d'ailleurs utiliser des variétés anciennes et des plantes sauvages apparentées pour introduire de nouveaux caractères dans des lignées récentes. Conserver les anciennes ressources ne signifie donc pas renoncer aux connaissances scientifiques contemporaines. C'est au contraire préserver les possibilités de sélection future.

Une semence ne peut pas résoudre seule le problème climatique

Même une plante particulièrement robuste ne pourra pas garantir une récolte lorsque les conditions environnementales deviennent extrêmes. L'accès à l'eau, la qualité du sol, la présence de pollinisateurs, la maîtrise des maladies et les pratiques agricoles restent déterminants. Les plantes adaptées constituent une partie de la réponse, mais elles doivent s'intégrer dans des systèmes agricoles capables de mieux gérer les ressources naturelles. Les recherches sur les variétés anciennes prennent tout leur sens lorsqu'elles sont associées à l'agroécologie, à la connaissance des territoires et aux besoins économiques des producteurs. Il ne s'agit donc pas de découvrir une graine miraculeuse, mais de multiplier les options dont disposera l'agriculture face aux incertitudes climatiques.

Les graines anciennes, un patrimoine culturel autant qu'agricole

Les légumes oubliés racontent également l'histoire de nos sociétés. Pendant des siècles, les échanges de semences ont accompagné les déplacements de populations, les routes commerciales et les transformations des habitudes alimentaires. La tomate, originaire des Amériques, a progressivement trouvé sa place dans les cuisines européennes. Le haricot commun, également issu des Amériques, s'est diffusé sous de multiples formes après les grandes traversées atlantiques. Au fil du temps, les agriculteurs ont sélectionné des plantes adaptées à leurs régions, donnant naissance à des traditions culinaires particulières.

Chaque variété porte une histoire locale

Le nom d'une variété ancienne peut parfois évoquer un village, une région, une famille ou un usage culinaire. Certains choux étaient appréciés pour la fermentation, des haricots pour leur tenue à la cuisson, des tomates pour leur saveur ou leur aptitude à être transformées en sauce. Ces caractéristiques ont contribué à façonner des recettes régionales et des savoir-faire transmis entre générations. Lorsqu'une variété disparaît, ce sont parfois des gestes agricoles et des traditions alimentaires qui deviennent plus difficiles à maintenir. Les conservatoires cherchent donc également à documenter les usages des plantes et les connaissances associées à leur culture. Cette dimension ethnobotanique permet de relier l'histoire de l'agriculture à celle des territoires. Quatre variétés de haricots traditionnels présentées dans des récipients illustrant la diversité génétique des légumineuses Source : Wikimedia Commons — Emmanuel Ssekaggo, licence CC BY-SA 4.0. Photographie de variétés de haricots cultivées en Ouganda, prise en 2025. Attribution et partage à l'identique pour les adaptations.

Pourquoi agriculteurs et jardiniers ont aussi un rôle à jouer

La préservation des ressources végétales ne dépend pas uniquement des grandes institutions. Les agriculteurs participent depuis des générations à la sélection des plantes, en conservant les graines issues des récoltes et en choisissant les individus correspondant à leurs besoins. Cette pratique peut contribuer au maintien de populations végétales diversifiées, particulièrement lorsqu'elle s'accompagne d'échanges entre producteurs. Les jardiniers amateurs peuvent également participer à la sauvegarde de certaines variétés, notamment en cultivant des semences issues de conservatoires ou de réseaux spécialisés. Encore faut-il respecter les caractéristiques biologiques des plantes. Certaines espèces se croisent facilement avec des variétés voisines. Sans précautions, les graines récoltées peuvent donner naissance à des plantes différentes de la variété que l'on souhaitait préserver. Il est donc utile de se renseigner sur les distances d'isolement, les techniques de pollinisation et les conditions de conservation adaptées à chaque espèce. Le CRBA propose notamment des dispositifs d'adoption de semences, accompagnés de conditions destinées à favoriser leur multiplication et leur conservation. Cette participation citoyenne peut contribuer à maintenir vivante une partie du patrimoine agricole.

Sauvegarder les légumes oubliés, c'est préserver les possibilités de demain

L'histoire des graines anciennes dépasse largement le retour de quelques légumes pittoresques sur les marchés. Elle révèle l'importance d'une richesse invisible : la diversité génétique accumulée pendant des millénaires de domestication, de sélection et d'échanges entre les sociétés humaines. Au moment où les canicules, les sécheresses et les maladies mettent les cultures à l'épreuve, cette diversité représente une ressource stratégique. À Lyon, le travail du CRBA montre qu'un conservatoire peut relier histoire agricole et recherche contemporaine. En étudiant des milliers de variétés, puis en les confrontant aux conditions de culture actuelles, il contribue à identifier de nouvelles possibilités pour les producteurs. À l'échelle mondiale, les banques de graines complètent cet effort en protégeant les collections contre les pertes accidentelles, les crises et les catastrophes. Ces démarches ne garantissent pas que les récoltes futures seront épargnées par le changement climatique. Elles permettent néanmoins de conserver une palette de caractères génétiques qui pourrait se révéler indispensable pour développer des cultures plus adaptées. Le véritable enjeu n'est donc pas de remplacer toutes les variétés modernes par celles du passé. Il est de ne pas perdre des ressources dont nous ne connaissons pas encore toutes les qualités. Une graine oubliée ne contient pas nécessairement une solution immédiate. Mais lorsqu'elle disparaît définitivement, les possibilités scientifiques et agricoles qu'elle représentait peuvent disparaître avec elle. Dans un monde confronté à de profondes transformations environnementales, préserver cette diversité est une manière de protéger notre capacité collective à inventer l'agriculture de demain. Pour approfondir ce sujet, le reportage Nos légumes vont-ils disparaître ? La quête des graines du futur, réalisé par Jean-Pierre Courbatze et diffusé par Le Blob / Universcience le 9 octobre 2026, présente les activités du CRBA, ses collections et ses expériences de sélection de variétés.

Sources documentaires et références

Universcience / Le Blob — Nos légumes vont-ils disparaître ? La quête des graines du futur, reportage du 9 octobre 2026. Centre de ressources de botanique appliquée — Présentation du conservatoire et des collections. CRBA — Missions, conservation et valorisation des ressources végétales. Métropole de Lyon — Le CRBA cultive l'avenir de notre alimentation, 2025. FAO — The State of the World's Biodiversity for Food and Agriculture. Ministère français de l'Agriculture — Ressources génétiques végétales et conservation de la biodiversité cultivée, 21 octobre 2025. Royal Botanic Gardens, Kew — The Tragic Tale of Nikolai Vavilov. Crop Trust — Svalbard Global Seed Vault, fonctionnement et collections. Svalbard Global Seed Vault — Nouveaux dépôts internationaux de semences, 14 octobre 2026. Wikipédia — Biodiversité agricole.